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  • : Aborder les domaines de la physique enseignés en Math Sup. Donner sa place à des promenades littéraires. Rêver et sourire aussi (parfois même avant tout), parce que c'est tout bonnement bon et nécessaire :-)
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Bertran de Born

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24 septembre 2006 7 24 /09 /septembre /2006 20:30
Aujourd'hui : une page de Malebranche.
« Lorsque ceux qui ont la vue un peu courte, regardent la lune, ils y voient ordinairement deux yeux, un nez, une bouche ; en un mot, il leur semble qu'ils y voient un visage. Cependant, il n'y a rien dans la lune de ce qu'ils pensent y voir. Plusieurs personnes y voient tout autre chose. Et ceux qui croient que la lune est telle qu'elle leur paraît, se détromperont facilement s'ils la regardent avec des lunettes d'approche si petites qu'elles soient [éd. de 1712 ; quasiment un siècle après Galilée qui, le premier, pointait une lunette vers la lune (1610)] ; ou s'ils consultent les descriptions d'Hevelius(1), Riccioli, et d'autres en ont données au public. (2) Or la raison pour laquelle on voit ordinairement un visage dans la lune, et non pas les taches irrégulières qui y sont, c'est que les traces du visage qui sont dans notre cerveau sont très profondes, à cause que nous regardons souvent des visages et avec beaucoup d'attention. De sorte que les esprits animaux trouvant de la résistance dans les autres endroits du cerveau, ils se détournent facilement de la direction, que la lumière de la lune leur imprime quand on la regarde, pour entrer dans ces traces auxquelles les idées de visages sont attachées par la nature. Outre que la grandeur apparente de la lune n'étant pas fort différente de celle d'une tête ordinaire dans une certaine distance [Dès lors qu'on peut placer tout à "une certaine distance", on pourrait dire la même chose de tout ce qui a une apparence circulaire ! Q : Quel est le diamètre apparent de la lune ? A quelle valeur évaluez-vous alors la distance d'une personne pour que sa tête soit vue sous le même angle ?], elle forme par son impression des traces, qui ont beaucoup de liaison avec celles qui représentent un nez, une bouche, et des yeux, et ainsi elle détermine les esprits à prendre leur cours dans les traces d'un visage. »
Malebranche, De la Recherche de la vérité, Livre II, partie 2, chap. II,
RVa, p. 21.

 













Windsor McCay, Little Nemo In Slumberland, dimanche 7 janvier 1912.


(1)
Rien à voir avec (Johannes) Hevelius (1611-1687), mais la première fois que j'ai vu cette phrase, les
« traces profondes » imprimées dans les « fibres » de mon cerveau m'ont fait lire (Claude Adrien) Helvétius (1715-1771). Or, voici ce que ce dernier écrivait à propos de cette propension qu'a l'homme à chercher ce qu'il connaît déjà :
« Non seulement les passions ne nous laissent considérer que certaines faces des objets qu’elles nous présentent ; mais elles nous trompent encore, en nous montrant souvent ces mêmes objets où ils n’existent pas. On sait le conte d’un curé et d’une dame galante : ils avoient oui dire que la lune étoit habitée, ils le croyoient ; et, le télescope en main, tous deux tâchoient d’en reconnoître les habitants. si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’apperçois deux ombres ; elles s’inclinent l’une vers l’autre : je n’en doute point, ce sont deux amants heureux... eh ! fi donc, madame, reprend le curé, ces deux ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale. Ce conte est notre histoire ; nous n’appercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous desirons y trouver : sur la terre, comme dans la lune, des passions différentes nous y feront toujours voir ou des amants ou des clochers. »
C. A. Helvétius, De l'Esprit, Discours 1, Chap. 1.
(2)
A ce sujet, lisons Jules Vernes qui s'était plus qu'informé pour le dixième chapitre  de son roman Autour de la Lune :
« Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer les yeux, si près de ce monde nouveau ? Non. Tous leurs sentiments se concentraient dans une pensée unique : Voir ! Représentants de la Terre, de l’humanité passée et présente qu’ils résumaient en eux, c’est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions lunaires et pénétrait les secrets de son satellite ! Une certaine émotion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d’une vitre à l’autre.
Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les contrôler, ils avaient des cartes.
Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante lunette grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue d’un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres. Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.
Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius — par des procédés qui n’étaient exacts que deux fois par mois, lors des première et seconde quadratures — réduisit les hauteurs de Galilée à un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse. Mais c’est à ce savant que l’on doit la première carte de la Lune [cf. ici]. Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires, et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité que des plaines. A ces monts et à ces étendues d’eau, il donna des dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d’une Arabie, l’Etna au centre d’une Sicile, les Alpes, les Apennins, les Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la mer Caspienne. Noms mal appliqués, d’ailleurs, car ni ces montagnes ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du globe. C’est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on reconnaîtrait l’image renversée de la péninsule indienne, du golfe du Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas conservés. Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain, proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s’empressa d’adopter.
Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d’Hévélius. Il dressa une carte grossière et grosse d’erreurs [mais très belle ! ;-) Voir ici]. Mais aux montagnes lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l’Antiquité et des savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.
Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par Dominique Cassini ; supérieure à celle de Riccioli par l’exécution, elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l’Imprimerie royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.
La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée.
Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du XVIIIe siècle, commença la publication d’une magnifique carte sélénographique, d’après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l’empêcha de terminer ce beau travail.
Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été gravées.
Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre Mappa selenographica, suivant une projection orthographique. Cette carte reproduit exactement le disque lunaire, tel qu’il apparaît; seulement les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations, données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre. Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et divisée en quatre parties, est le chef-d’oeuvre de la cartographie lunaire.
Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l’astronome allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi, les magnifiques épreuves de l’amateur anglais Waren de la Rue, et enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d’un dessin très net et d’une très claire disposition.
Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler, et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre plus facile son travail d’observateur.
Quant aux instruments d’optique mis à sa disposition, c’étaient d’excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage. Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille lieues. Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu’aucune atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau lunaire à moins de quinze cents mètres »
Jules Vernes, Autour de la Lune, X, Les observateurs de la lune.

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commentaires

Sébastien Mallet 25/09/2006 21:47

Cet ouvrage apporte déjà quelques grandes lignes intéressantes : Mircea Eliade, _Une nouvelle philosophie de la Lune_, L'Herne (28 octobre 2001), 170 p.
Mais on reste loin de la Somme que tu envisages ;-)

Sébastien Mallet 25/09/2006 00:36

« Si quelque autre venait de la Lune par le moyen de quelque machine extraordinaire, comme Gonzalès [héros du roman de Godwin, The Man in the Moon (1638)], et nous racontait des choses croyables de son pays natal, il passerait pour lunaire, et cependant on pourrait lui accorder l'indigénat et les droits de bourgeoisie avec le titre d'homme, tout étranger qu'il serait à notre globe ; mais s'il demandait le baptême et voulait être reçu prosélyte de notre loi, je crois qu'on verrait de grandes disputes s'élever parmi les théologiens. Et si le commerce avec ces hommes planétaires, assez approchants des nôtres, selon M. Huygens, était ouvert, la question mériterait un concile universel, pour savoir si nous devrions étendre le soin de la propagation de la foi jusqu'au dehors de notre globe. Plusieurs y soutiendraient sans doute que les animaux raisonnables de ces pays, n'étant pas de la race d'Adam, n'ont point de part à la rédemption de Jésus-Christ : mais d'autres diraient peut-être que nous ne savons pas assez ni où Adam a toujours été, ni ce qui a été fait de toute sa postérité, puisqu'il y a eu même des théologiens qui ont cru que la Lune a été le lieu du paradis ; et peut-être que par la pluralité on conclurait pour le plus sûr, qui serait de baptiser ces hommes douteux sous condition, s'ils en sont susceptibles ; mais je doute qu'on voulût jamais les faire prêtres dans l'Eglise romaine, parce que leurs consécrations seraient toujours douteuses, et on exposerait les gens au danger d'une idolâtrie matérielle dans l'hypothèse de cette Eglise. Par bonheur la nature des choses nous exempte de tous ces embarras ; cependant ces fictions bizarres ont leur usage dans la spéculation, pour bien connaître la nature de nos idées. »
(Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, III, chap. 6, § 22)

Q. 25/09/2006 01:50

Excellent :-)Leibniz écrit autour de 1703, à la même période que la sixième édition de la Recherche de la Vérité (1712 ; 1ed : 1674).Je pense qu'il y aurait une belle et passionante histoire des lettres et des idées à rédiger en suivant la seule figure de la Lune. Peut-être cela a-t-il déjà été fait...