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Enigmes du Moi (2008-2010)


En disant « moi », je donne au monde un centre : car le monde ne peut pas avoir pour centre un point matériel, mais seulement une pensée qui perçoit, qui veut et qui sent. Il n'y a qu'elle qui puisse contempler autour d'elle un horizon et en embrasser l'unité. Seulement nous savons depuis longtemps que le monde est infini et que son centre est partout. Il faut donc qu'il existe partout d’autres êtres qui, eux aussi, disent « moi ». On ne peut demander à aucun moi de renoncer à ce privilège qui lui permet de s'établir au centre du monde : autrement il ne serait qu'un objet parmi [141] tous les autres. Mais si le moi est le centre du monde, c'est lui-même qui n'a plus de centre. Or, par une sorte de paradoxe, seule l'idée du Tout peut être le centre du moi ; seule elle peut régler tous ses mouvements, leur donner leur élan et leur but.
Comme nous sommes maîtres de nos mouvements, il n'y a pas de corps dont notre corps ne puisse s'éloigner ; et comme nous sommes maîtres de notre attention, il n'y a pas d'idée avec laquelle notre esprit ne puisse rompre le contact. Mais, de même que dans l'espace matériel nous ne pouvons nous détacher de notre propre corps, dans l'espace spirituel nous ne pouvons pas nous séparer de notre propre pensée. Pourtant, si nous cherchons vainement à nous fuir, plus vainement encore chercherions-nous à fuir le Tout où nous sommes placés pour demeurer seuls avec nous-mêmes. Car nous en retrouvons partout l'immuable présence ; il adhère à nous plus fortement que notre être même. Nous pouvons imaginer que nous disparaissions et que le Tout subsiste; mais nous ne pouvons pas imaginer qu'il disparaisse et que nous subsistions.
[142] La pensée de soi est stérile et exténuante, car c'est la pensée de nos limites. Mais on ne puise sa nourriture qu'hors de soi. C'est hors de soi que chaque être découvre les éléments de sa propre substance ; c'est en participant à ce qui n'est pas lui qu'il se crée lui-même indéfiniment. En se retirant en soi, il se perd : il ne rencontre que son être séparé ; en rapportant à soi tout ce qui est, il perd le contact avec l'absolu qui le fait être. Mais en se quittant, il se trouve ; car il dépasse sans cesse ses limites. Or il n'y a que le Tout qui puisse lui suffire.
Ainsi s'explique que le moi ne puisse obtenir aucun bien véritable comme le bonheur, l'amour ou la connaissance autrement qu'en sortant de lui-même. Ces biens se donnent à lui dès qu'il ne cherche plus à les capter — et même on pourrait dire qu'il faut qu'il se donne à eux pour être capable de les posséder. C'est que chacun d'eux lui ouvre un accès sur le Tout. Mais le moi ne peut espérer atteindre le Tout en dilatant son étendue qui est toujours si bornée, en tendant ses forces qui sont toujours si débiles. Il ne peut y parvenir que s’il accepte [143] de se renoncer : alors seulement se découvre à lui la présence du Tout, dont il refuse de se laisser séparer et qui ne cesse de le combler.


Louis Lavelle, La conscience de soi,
Paris, Grasset, 1978 (1933) , p. 140-143.
Par Qadri Jean-Philippe - Ecrire un commentaire
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Ces lieux n’ont pas l’habitude ni pour objet d’accueillir les épanchements divers et variés, mais il certaines circonstances dépassent les cadres et les habitudes.
En ce jour où le soleil ne réjouissait aucun cœur, il nous a été rappelé l’importance, la nécessité de la parole qui nous lie, relie, et nous libère.
Aussi, alors que nous sommes encore, et pour longtemps, sous le choc du départ de Jérémy, je voulais vous offrir ce texte lu il y a quelques instants, et le dédier à ce camarade et ami dont le souvenir joyeux et lumineux continuera de vous unir pour que vous « soyez réellement votre plus grand moi »,
« qui contient l'humanité tout entière »  :


« Après un moment, l'un des disciples lui demanda : « Maître, parle-nous de l'être. Qu'est-ce donc qu'être
Al-Mustafa posa longuement un regard d'amour sur lui. Puis il se leva et marcha loin d'eux pour revenir, disant :

« Dans ce Jardin reposent mon père et ma mère, inhumés par les mains des vivants ; et dans ce Jardin sont ensevelis les semences d'antan, portées jusqu'ici sur les ailes du vent. Mille fois ma mère et mon père seront enterrés ici, et mille fois le vent enterrera la semence; et dans mille ans, vous et moi ainsi que ces fleurs, nous viendrons nous rassembler dans ce Jardin, comme maintenant; nous serons des êtres aimant la vie, nous serons des êtres rêvant d'espace et nous serons des êtres s'élevant vers le soleil.
« Or aujourd'hui être, c'est être sage sans être pour autant étranger au fou; c'est être fort mais non pas pour causer la ruine du faible, c'est jouer avec de jeunes enfants, non comme un père, mais plutôt comme un compagnon désireux de s'initier à leurs jeux.
« C'est être simple et franc avec les hommes et les femmes âgés, c'est vous asseoir avec eux à l'ombre de vieux chênes, bien que vous continuiez à marcher avec le Printemps.
« C'est partir à la recherche d'un poète, dût-il vivre au-delà des sept fleuves, et être en état de paix et de contentement en sa présence, sans l'ombre d'un doute, sans la moindre question sur les lèvres.
« C'est comprendre que le saint et le pécheur sont frères jumeaux, dont le père est notre Gracieux Roi, et que l'un d'eux est né un instant avant l'autre, aussi le considérons-nous comme le Prince Héritier.
« C'est suivre la Beauté, même si elle vous mène au bord du précipice ; et bien qu'elle soit ailée, alors que vous ne l'êtes pas, et bien qu'elle en franchisse le bord, suivez-la. Car le néant est là où la Beauté n'est pas.
« C'est être un jardin sans murs, une vigne sans gardien, une maison au trésor toujours ouverte aux passants.
« C'est être volé, trompé, abusé, mais encore fourvoyé, piégé puis bafoué ; mais malgré tout, regarder du haut de votre plus grand moi et sourire ; car vous savez qu'un printemps viendra certainement dans votre jardin pour danser dans vos feuilles, et qu'un automne viendra pour mûrir vos raisins ; et vous savez aussi que si une seule de vos fenêtres est ouverte à l'est, vous ne serez jamais vides, et que tous ceux qui sont considérés comme des escrocs et des malfaiteurs, des brigands et des imposteurs sont vos frères dans le besoin, et que vous êtes peut-être vous-mêmes tout cela aux yeux des bienheureux habitants de la Cité Invisible, par-dessus cette cité.
« Quant à vous dont les mains façonnent et trouvent toutes ces choses nécessaires au confort de nos jours et de nos nuits,
«Être, c'est être un tisserand aux doigts qui voient, un bâtisseur soucieux de lumière et d'espace; c'est être un laboureur qui ressent que, dans chaque graine qu'il sème, il cache un trésor; c'est être un pêcheur et un chasseur, ayant pitié du poisson et du gibier, mais ayant plus grande pitié encore de la faim et des besoins de l'homme.
« Et par-dessus tout, je vous dis ceci : je voudrais que chacun de vous soit associé à l'objectif de tout homme, car c'est seulement ainsi que vous espérerez réaliser votre propre objectif.
«Mes camarades et mes bien-aimés, soyez audacieux et non résignés , soyez ouverts et non bornés; et jusqu'à mon ultime heure et la vôtre, soyez réellement votre plus grand moi.

***

«Et même quand nous serons séparés par les mers et les vastes terres, nous resterons des compagnons dans notre voyage jusqu'à la Montage Sacrée.
«Mais avant que nous nous engagions dans nos routes ardues, je voudrais vous offrir la moisson et la glanure de mon cœur:
« Poursuivez vos chemins en chantant, mais que chaque chanson soit brève, car seules les chansons (…) jeunes sur vos lèvres vivront dans le cœur des hommes.
« Exprimez une ravissante vérité en peu de mots, mais jamais une hideuse vérité quels que soient vos mots. Dites à la jeune fille dont les cheveux brillent au soleil qu'elle est la fille du matin. Mais si vous rencontrez un aveugle, ne lui dites pas qu'il ne fait qu'un avec la nuit.
« Écoutez le joueur de flûte comme si vous écoutiez Avril, mais si vous entendez parler le critique et le guetteur de fautes, restez aussi sourds que vos os et aussi lointains que votre imagination.
«Mes camarades et mes bien-aimés, sur votre chemin vous rencontrerez des hommes aux sabots de cheval, donnez-leur de vos ailes. Et des hommes avec des cornes, donnez-leur des couronnes de laurier. Et d'autres avec des griffes, donnez-leur des pétales pour leurs doigts. Et d'autres encore avec des langues fourchues, donnez-leur du miel pour leurs paroles.
« Oui, vous rencontrerez tous ceux-là et d'autres encore; vous rencontrerez des boiteux vendant des béquilles et des aveugles vendant des miroirs. Et vous rencontrerez des hommes riches mendiant à la porte du Temple.
« Aux boiteux donnez de votre agilité et aux aveugles, de votre vue. Et veillez à donner de vous-mêmes aux riches mendiants , ce sont les plus nécessiteux de tous, car il est certain que nul ne tendrait la main pour demander l'aumône, s'il n'était réellement pauvre, malgré tous les biens qu'il possède.
« Mes camarades et mes amis, je vous exhorte, au nom de notre amour, d'être d'innombrables chemins qui se croisent dans le désert, que parcourent les lions et les lapins ainsi que les loups et les moutons.
«Et rappelez-vous ceci : je vous apprends non à donner mais à recevoir, non à renoncer mais à réaliser, non à céder mais à comprendre, le sourire toujours aux lèvres.
« Je vous enseigne non pas le silence, mais un chant à voix douce.
« Je vous révèle votre plus grand moi qui contient l'humanité tout entière. »


Khalil Gibran (1883-1931)
Le Jardin du prophète
,
dans Œuvres Complètes,
Laffont, p. 786-787, 790-791

Dans les jours qui viennent et pour les vivants que nous sommes, «
Non pas le silence, mais un chant à voix douce », avec, comme une présence qui accompagne, le souvenir, l'exemple et la « chanson jeune » de Jérémy qui « vivront dans le coeur des hommes », le vôtre, le nôtre, le mien.



Par Qadri Jean-Philippe - Ecrire un commentaire
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Voici une étude littéraire qui fait opportunément le lien entre le cours récent sur l'interaction gravitationnelle, le mouvement des comètes et votre thème de Français/Philo sur les énigmes du Moi :

« (...) le diptyque La Comète et La vérité, lumière effrayée.... Ce dont il s'agit dans ses deux poèmes, c'est de la vérité, c'est de l'énonciation de la vérité, c'est du triple rapport qui s'établit entre l'homme qui énonce la vérité, la vérité elle-même et les autres. De fait, dans ces deux textes, se formule une interrogation sur la praxis même du poète (ou apparenté tel), que, pour simplifier, on appellera prophétie.
Car c'est une prophétie qu'énonce Halley au premier vers du poème :

Il avait dit : - Tel jour cet astre reviendra.

Les instances du discours sont clairement posées ; d'une part, le locuteur prophète, d'autre part le contenu de son énonciation. Et tout le poème va consister à ruiner simultanément ces deux instances. Ainsi Halley sera tourné en ridicule et considéré comme un fou ; du même coup ses ennemis lui dénieront son identité de savant : exemplaire à cet égard l'apostrophe vous (vv. 98-140) qui prive Halley de son Moi et littéralement l'aliène ; témoin le sarcasme c'est lui (vv. 186-196), qui poursuit Halley le fou dans les rues. Le résultat n'est pas étonnant : Halley meurt et l'on oublie son nom : il n'est plus personne. Or, cependant que son identité lui a été pour ainsi dire retirée, sa prophétie, quant à elle, est aussi vidée de tout sens et fait l'objet de la dérision universelle. Mais avec la réapparition de la comète en 1759 chacun est remis à sa place et la prophétie se révèle réalité :

Et soudain, comme un spectre entre en une maison,
Apparut, par-dessus le farouche horizon,
Une flamme emplissant des millions de lieues,
Monstrueuse lueur des immensités bleues,
Splendide au fond du ciel brusquement éclairci ;
Et l'astre effrayant dit aux hommes : “Me voici !”

La survenue du Moi, totalement absent jusqu'alors (confisqué à Halley par ses contemporains, et dénié à ces mêmes contemporains par le méta-texte poétique), vient rendre son identité à Halley en réalisant la prédiction du savant, la prophétie du poète. Constatons à ce lieu que c'est uniquement une transcendance supra-humaine qui peut s'affirmer selon un pronom à la première personne. La comète dit “Me voici !”, mais le Poète, lui, peut-il dire Je ? La question n'est pas absurde : elle se lit de façon insistante dans le poème qui est écrit immédiatement après La Comète. Rien de particulier à dire sur ce poème qui dans un but manifestement didactique donne la signification de La Comète. Cependant, ce poème d'une centaine de vers, dont l'écriture démarque celle de La Comète et qui a quelque chose d'un peu scolaire, formulait une relation nouvelle, ou plutôt laissait transparaître l'objet intime des préoccupations poétiques et poïétiques de Hugo à cette époque :

C'est elle ! O Vérité, c'est toi! Divinement,
Elle surgit ; ainsi qu'un vaste apaisement
Son radieux lever s'épand dans l'ombre immense ;
Menace pour les uns, pour les autres clémence,
Elle approche ; elle éclaire, à Thèbes, dans Ombos,
Dans Rome, dans Paris, dans Londres, des tombeaux,
Une ciguë en Grèce, une croix en Judée,
Et dit : Terre, c'est moi. Qui donc m'a demandée ?

Si le lecteur n'avait pas compris que la comète était une métaphore de la liberté, son ignorance est maintenant dissipée. Mais que l'on approche du dernier vers le télescope :

[…] c'est moi. Qui donc m'a demandée ?

Le Moi aux deux extrémités, en position de sujet, en position d'objet, et au centre du vers un mystérieux qui. Il renvoie évidemment à Halley, nul doute. Et il désigne donc celui en faveur de qui la vérité va faire coïncider la réalité et la prophétie. Cela plus profondément suppose que le poète tient son identité d'un principe transcendant. De là une double conséquence. Seul le Moi poétique a une légitimité, l'identité des autres n'étant qu'apparence. D'autre part, ce Moi poétique se manifeste dans la discontinuité. Pour employer une expression qualifiant le comédien dans L'Homme qui rit, j'avancerais que le poète “est un phare à éclipses, apparition, puis disparition, et il n'existe guère pour le public que comme fantôme et lueur dans cette vie à feux tournants.” »



comets1/ Comète de Halley dans la Voie Lactée (02/1986)  ; 2/ Comète de Halley (02/1986)

3/ Comète de West (03/1976) ; 4/ Comète de Kohoutek (06/1973)

5/ Comète de Ikeya-Seki (11/1965) ; 6/ Comète de West

7/ Comète LINEAR (07/2000) ; 8/ Comète de Hale-Bopp (03/1997)


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Pour ouvrir la semaine, en ce jour où vous avez cours de Fançais/Philosophie, un poème de Sully Prudhomme (1839-1907) qui fait le lien entre le thème des Enigmes du moi et celui de l'Interaction newtonienne que nous allons bientôt approfondir en cours de Physique. Bonne journée à tous !

Newton, voyant tomber la pomme,
Conçut la matière et ses lois :
Oh ! surgira-t-il une fois
Un Newton pour l'âme de l'homme ?


Comme il est dans l'infini bleu
Un centre où les poids se suspendent
,
Ainsi toutes les âmes tendent
A leur centre unique, à leur Dieu.

Et comme les sphères de flammes
Tournent en s'appelant toujours,
Ainsi d'harmonieux amours
Font graviter toutes les âmes.


Mais le baiser n'est pas permis
Aux sphères à jamais lancées ;

Les lèvres, les regards amis
Joignent les âmes fiancées !

Qui sondera cet univers
Et l'attrait puissant qui le mène ?
Viens, ô Newton de l'âme humaine,
Et tous les cieux seront ouverts !


Sully Prudhomme, « Le Monde des âmes »
dans Stances et Poèmes

VanGogh-NuitEtoileeSurLeRhone-1889Vincent Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhone (1889)

Dans ce poème, Prudhomme fait référence aux vers célèbres que Voltaire adressait à la marquise du Châtelet (une femme qui détonait avec son époque par son intérêt pour les sciences et son investissement dans la diffusion de la théorie de Newton) :
(...)
L’espace, qui de Dieu contient l’immensité,
voit rouler dans son sein l’univers limité,
cet univers si vaste à notre faible vue,
et qui n’est qu’un atome, un point dans l’étendue.
Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix :
vers un centre commun tout gravite à la fois.
Ce ressort si puissant, l’âme de la nature,
était enseveli dans une nuit obscure ;
le compas de Newton, mesurant l'univers,
lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts.

(...)

Voltaire, Epître 51
à madame la marquise du Châtelet,
sur la philosophie de Newton (1736)

NGC3982_HubbleGalaxie spirale NGC 3982 (Hubble)


Par Qadri Jean-Philippe - Ecrire un commentaire
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Ainsi, pour Augustin, dans tous les sens du terme, la Joie est la fin du Désir et le Désir est au commencement de tous les commencements ; il reviendra souvent sur ce point dans ses écrits :

« Lève-toi, chercher, soupire, halète de désir, frappe à la porte fermée. Mais si nous ne désirons pas encore, si nous ne sommes pas encore avides, si nous ne soupirons pas encore, nous allons jeter les perles aux premiers venus ou nous ne trouverons nous-mêmes que des perles sans valeur. Puissé-je donc, très chers, susciter le désir en vos cœur ! »


Augustin,
Tractatus in Ioannis Evangelium
, XVIII, 8,
BA 72, p. 139.
Pour que le moi soit autre chose qu'un objet, pour vivre la Vie, il faut le secour du Désir. Louis Lavelle, qui avait lu Augustin, revient lui aussi longuement sur ce point :

« La curiosité qui nous porte à envelopper le monde tout entier par la connaissance n’est donc qu’une [58] forme du désir ; le désir la produit, mais le désir la surpasse. Car c’est toute la vie du moi que le désir nous permet de saisir à sa source. (…)
Mais la vie ne peut être définie que comme une promesse et non comme une possession. Il est impossible que l’être fini, précisément parce qu’il a la conscience de sa radicale insuffisance, n’ait pas aussi le sentiment le plus aigu de sa propre misère. Et d’autre part, il ne cesse d’être une chose que lorsqu’il est capable de renoncer à tout ce qui en lui est déjà une acquisition ou un état et qu’il s’avance vers l’avenir avec les mains libres, persuadé à la fois que tout lui manque et que tout peut lui être donné, pourvu qu’il sache l’accueillir.
Et c’est parce que le désir est inséparable d’un manque, et qu’il est l’essence même de la vie, que tant de philosophes ont pu considérer le malheur comme le destin inévitable de la conscience. Mais le désir ne s’épuise pas dans le sentiment de la privation ; il est aussi une aspiration vers ce dont il est privé. Il nous en donne, par avance, dans l’activité qui cherche à l’obtenir, une sorte de possession plus désintéressée et plus spirituelle que celle que nous donnerait la réalité désirée. Il y a dans le désir un aspect positif et un [59] aspect négatif à la fois dont l’union est nécessaire pour expliquer la vie même qui l’anime. (…)
La valeur du désir et son identité avec la vie elle-même se trouvent confirmées par l’état d’une conscience d’où le désir s’est retiré. Dans le regret, dans le désespoir et jusque dans l’ennui, il subsiste un désir déçu et qui souffre d’avoir été obligé de renoncer à tous les objets capables de le soutenir ou de le satisfaire. Mais la cessation du désir crée une indifférence totale, qui est la mort de la conscience : celle-ci retourne alors à l’inertie ; elle perd cette activité intérieure qui éveille sans cesse en elle l’intérêt, la préférence et l’amour. Elle laisse les images se succéder en elle dans une sorte de rêve paresseux, duquel elle demeure absente. Par une sorte de paradoxe, le plaisir, la douleur, l’émotion sont encore ressentis par elle, mais la traversent sans la troubler. Elle n’y prend aucune part, elle les reconnaît à peine. Dès que le désir a cessé, les heures qui s’écoulent deviennent semblables entre elles ; elles sont toutes mornes et vides. Les choses perdent pour nous leur relief et leur couleur.
[60] Les êtres à leur tour ressemblent à des choses : leurs mouvements n’ont plus pour nous de signification ni de portée. Mais que le désir renaisse tout à coup, aussitôt le monde s’anime et s’illumine : ce que nous voyons, ce que nous faisons retrouve son intérêt et sa valeur. Tous les objets redeviennent pour nous à la fois nouveaux et familiers. Nous n’entendons plus autour de nous que des appels qui nous sont adressés. Il semble que le réel nous tende de nouveaux les mains et que nous ne puissions faire autrement que de les prendre. »


Louis Lavelle, « Le Moi, être de désir »
Les Puissances du moi, Chap. IV, II,
Flammarion, 1948, p. 57-60.

Lavelle-Puissance-du-Moi
Par Qadri Jean-Philippe - Ecrire un commentaire
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