« L’Histoire est la plus grave des déesses. Impassible et incorruptible, elle domine la profondeur des temps et, d’une main de fer, sans sourire et sans pitié, elle modèle le Devenir. Elle semble indifférente, dans sa rigidité, et pourtant elle aussi, la sévère créatrice, a des plaisirs secrets. Sa tâche est de former les événements, de rouler le destin en tragédies, mais ses joies, au milieu de cet austère travail, ce sont les petites analogies, les coïncidences étonnantes et inattendues qui affectent les peuples et les temps, le hasard aux profondes significations. Elle ne laisse rien isolé dans son destin ; à tout événement elle sait trouver un événement pareil : et c’est ainsi que le trépas d’Hölderlin s’accompagne, grâce à elle, d’un trépas fraternel. Le 7 juin 1843, on porté hors de sa chambrette le corps, léger comme celui d’un enfant, du génie obscurci par la démence et on l’a enseveli. Scardanelli est mort et Hölderlin n’est pas encore ressuscité dans la gloire.
Son être véritable est oublié et l’histoire de la littérature nomme en passant son nom parmi les satellites de [234] Schiller ; les papiers qu’il a laissés, des volumes et des piles entières, sont en partie rejetés avec dédain et en partie envoyés à la bibliothèque de Stuttgart, où on colle sur les volumes un numéro avec l’abréviation « Mcpt » (manuscrits) et un chiffre à côté. Et là ils moisissent dans l’ombre, car les gens du métier, les professeurs de littérature, ces indolents administrateurs de l’héritage du génie, les feuillettent à peine une seule fois en cinquante ans. D’après un accord tacite, ils sont tenus pour illisibles, comme l’expression du délire, comme l’œuvre d’un monomane, comme un curiosité, qui n’inspire à personne l’idée de s’empoussiérer les doigts au contact de ces pandectes délaissées.![]()
Or, quelques mois plus tôt, dans les derniers jours de 1842, à Paris, sur le boulevard des Italiens, un monsieur corpulent tombe frappé d’apoplexie ; on porte le mort sous une porte cochère et on reconnaît en lui l’ex-auditeur au Conseil d’État et ex-consul Henri Beyle. Un ou deux articles nécrologiques, les jours suivants, rappellent que ce M. Beyle a écrit avec esprit, sous le nom de Stendhal, quelques récits de voyages et romans.
Mais personne ne fait attention à sa mort. De même que pour Hölderlin, des douzaines de liasses de manuscrits sont transportés à la bibliothèque de Grenoble (afin de n’embarrasser personne !) et là ils dorment sous la poussière sans qu’on se soucie d’eux — comme ceux de Stuttgart —, pendant un demi-siècle : eux aussi, sont considérés comme des griffonnages sans valeur d’un graphomane, et pendant cinquante ans personne n prend la peine de les déchiffrer. C’est ainsi qu’avec la même indifférence deux générations restent insensibles au message du plus grand prosateur français et du plus grand poète lyrique de l’Allemagne. L’Histoire, cette singulière ironiste, aime de tels jumeaux. »![]()
Stefan Zweig,
Le Combat avec le démon, Kleist - Hölderlin - Nietzsche,
Paris, LGF, 2007 (biblio essais n°4326)
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C'est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. »
« [Pour Marx] Ce sont les hommes et non Dieu qui font l’histoire. Cette idée n’est pas nouvelle, elle remonte à Vico auquel Marx se réfère d’ailleurs explicitement. Elle est reformulée par le jeune Schelling, Fichte, approfondie par Hegel, qui pense que l’histoire est l’œuvre des individus et de l’esprit qu’ils incarnent. Le matérialisme historique assimile cet acquis de l’idéalisme allemand, tout en insistant sur les présupposition matérielles de l’histoire, qui stipulent que “les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir « faire l’histoire »” [n.2 : L’Idéologie allemande. En marge de cette phrase, Marx a écrit le nom de Hegel.]
Le principe de faisabilité — les hommes peuvent et doivent faire l’histoire — traverse toute l’œuvre de Marx. Dans le Manuscrit de Kreuznach, il perce derrière la défense de la démocratie. Pourquoi la démocratie est-elle meilleure que la constitution ? Parce qu’elle est l’“œuvre propre” du peuple réel, “le libre produit de l’homme” [n.3 : Critique du Droit Politique hégélien (…)]. C’est au peuple de créer ou de changer de constitution, afin qu’il puisse prendre en main sa destinée. L’Introduction de 1844 délaisse le thème de la démocratie mais accentue l’idée d’une action de l’homme dans l’histoire. La critique de l’aliénation religieuse et politique a pour but de désillusionner l’homme “afin qu’il réfléchisse, qu’il agisse, qu’il élabore sa réalité” [n.4 : ibid.] Une nouvelle révolution copernicienne doit placer l’homme au centre de l’histoire. En conférant à la philosophie un rôle concret dans l’émancipation du prolétariat, Marx l’inclut dans le processus de la faisabilité. Par sa critique radicale du monde existant, la philosophie doit contribuer à “faire l’histoire”. Comme Hegel, Marx conçoit d’emblée que le principe de faisabilité est limité, au sens où la tâche d’accomplir l’histoire n’est possible que dans une situation donnée. Lors de la Révolution française de 1789, la libération d’une classe particulière, la bourgeoisie, a permis l’émancipation de toute la société. En Allemagne, la situation économique et politique est différente, aucune classe de la société civile bourgeoise ne souhaite vraiment le changement. C’est pourquoi la tâche de faire la révolution incombe dans ce cas au prolétariat, qui n’appartient pas à la société civile bourgeoise dont il est exclu. (…)
[227] (…) On retrouve la trace de ce principe dans la célèbre 11e Thèse sur Feuerbach, qui invite les hommes à transformer le monde au lieu de se contenter de l’interpréter. Gramsci a vu là le fondement d’une philosophie de la Praxis, qui prônerait “l’historicisme absolu”, c’est-à-dire la capacité pour l’homme de réaliser totalement sa pensée dans l’histoire. Dans L’Idéologie allemande, le thème de la faisabilité de l’histoire apparaît en creux, lorsque Marx critique “la manière de fabriquer l’histoire” propre à l’idéalisme [n.4 : L’Idéologie allemande]. La transformation du monde a un sens pour autant qu’elle dépasse la sphère idéale des pensées afin de se traduire dans l’histoire effective. Ce processus n’est possible que si les circonstances le permettent. C’est là ce qui sépare la fabrication idéaliste ou utopique de l’histoire de l’action de faire l’histoire. Marx a parfaitement saisi la distinction entre les conceptions poiétique et pratique de l’histoire, entre l’illusion de pouvoir modeler à sa guise les événements et la conscience que toute action est médiatisée par la situation. Il partage avec Hegel le rejet de l’utopie abstraite, dont rêvent les individus qui prétendent “sauter par-dessus leur [228] temps” [n.1 : (…) préface des Principes de la philosophie du droit]. Le Manifeste du parti communiste reproche ainsi aux socialistes allemands leurs constructions imaginaires, qui sont élaborées en l’absence des conditions matérielles de l’émancipation. (…) Il ne s’agit pas pour Marx de remettre en cause le principe de faisabilité, mais d’en souligner les limites. Assurément, la théorie de la lutte des classes, véritable moteur de l’histoire, implique que les individus jouent un rôle essentiel dans la genèse des événements. Mais les hommes ne peuvent faire l’histoire, provoquer des révolutions, que dans des circonstances matérielles données. Ceci est vrai aussi bien pour la bourgeoisie, qui en son temps “a joué dans l’histoire un rôle hautement révolutionnaire” [n.3 : Manifeste du parti communiste], que pour le prolétariat, qui doit attendre patiemment son heure toute proche. Marx a résumé sa conception du principe de faisabilité au début du 18 Brumaire de Louis Bonaparte : “les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent toutes faites, données, héritage du passé”. L’histoire est l’œuvre de la Masse des individus. Mais deux obstacles limitent dans la supprimer la praxis historique des hommes : ils ne choisissent pas les conditions matérielles qui rendent leur action possible, et ils sont confrontés au poids de la tradition qui freine les bouleversements. »
« Le ciel agit sans nous en ces événements,
et ne les règle point dessus nos sentiments. »
(Corneille, Horace, v. 861-862,
Ac. III, sc. 3, Camille)
« Le traité de paix de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon fabrique deux rois, l'électeur de Bavière et l'électeur de Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les transformer en monarchies ; et, contradictoirement à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schoenbrünn, il déclare que la dynastie de Naples a cessé de régner ; mais c'était pour la remplacer par la sienne : à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne s'accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon : on voit marcher à la fois Dieu et l'homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir le pont d'Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d'y passer. »
(Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe,t. I, Livre 20, chap. 5)
« Parallèlement à la vision providentialiste de l’histoire apparaît peu à peu l’idée opposée que les hommes sont les auteurs de l’histoire, dont le cours peut dès lors se comprendre à l’aulne de réalités humaines telles que la raison ou la liberté. Cette thèse selon laquelle les hommes peuvent faire l’histoire, nous la baptisons (…) le principe de faisabilité de l’histoire. On voit poindre une telle idée chez Machiavel, au chapitre XXV du Prince, où il s’inscrit en faux contre le préjugé de son époque, qui attribue le gouvernement des événements à Dieu ou à la fortune, c’est-à-dire à ce qui ne dépend pas des hommes (…). (…) Cette conception nouvelle de l’histoire, qui accorde une place à l’action des hommes, est précisée et affirmée avec force par [Giambattista] Vico [1668-1744] près de deux siècles plus tard dans la Science nouvelle de 1725. le monde historique se distingue de la nature en ce qu’il est l’œuvre non pas de Dieu, mais des hommes, et il peut donc, à ce titre, être mieux connu :
“Et quiconque y réfléchit ne peut que s’étonner de voir comment tous les philosophes ont appliqué leurs efforts à parvenir à la [17] connaissance du monde naturel, dont Dieu seul, parce qu’il l’a fait, a la science, et comment ils ont négligé de méditer sur le monde des nations, ou monde civil, dont les hommes, parce que ce sont les hommes qui l’ont fait, peuvent acquérir la science.”Vico ne se contente pas de dire, comme Machiavel, que les hommes peuvent influencer le cours des choses, il affirme que la réalité sociale et historique est faite par eux. La thèse que les hommes peuvent connaître le monde civil des nations et son histoire parce qu’ils en sont les auteurs s’accorde chez Vico avec les croyance en la Providence, qui fait selon lui partie de la nature humaine. La science nouvelle se donne pour tâche de faire l’histoire des lois que la Providence a données au genre humain, et par lesquelles Dieu administre le cours du monde avec justice. Les hommes font leur histoire, mais dans le cadre de lois générales qu’ils n’ont pas choisies, tel le principe de cyclicité qui entraîne régulièrement des retours en arrière ou des rechutes dans la barbarie. La pensée de Vico va donner naissance à ce que nous appellerons la conception pratique de l’histoire [“au sens large [d’]une histoire possible par liberté”], qui affirme que les hommes sont les auteurs de l’histoire, qu’ils peuvent ainsi connaître. La voie est ouverte pour les philosophes rationalistes de l’histoire, fondées sur les notions de liberté, de progrès, de raison ou de perfectibilité, qui se sont développées à partir de l’époque des Lumières. »
[Principi di une Scienza nuova intorno alla natura delle nazione, 1744, forme définitive d’un texte initialement publié en 1725 et fortement remanié en 1733]
« Comme dit Vico, l’histoire de l’homme se distingue de l’histoire de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci »
(Marx, Le Capital,
Livre I, section 4, chapitre XV, 4ème note du §I)
« Pouvait-on concevoir l’histoire, au XIXe siècle, autrement que comme un enchaînement nécessaire d’événements prévisibles ? [Malgré l’existence de] quelques voix discordantes, il faut bien, pourtant, parler ici, sinon de pensée unique, en tout cas de pensée dominante, voire largement dominante. Certes les suites — décevantes — de la révolution de 1848 et l’écrasement des illusions démocratiques et républicaines par le régime de Napoléon III entraînèrent quelques défections dans le camp des adeptes de la philosophie de l’histoire : George Sand se découragea et, rentrée à Nohant, tourna le dos aux perspectives humanitaires, pour se mettre à écrire des romans champêtres ;
George Sand. Caricature au lavis faite en 1848 à Bourges, probablement par un nommé Gaucher, publié dans Le Monde illustré du 16 août 1884. Le dessin plaisante George Sand à propos des gens, parents ou amis qu’elle pourvut de places après la Révolution de 1848 dans l’Indre, le Cher et ailleurs : de dessous ses jupes sortent tous ses enfants politiques dans le costume ou avec les insignes des fonctions qu’ils allaient exercer. (Source)

Archives départementales de l’Indre, fonds Joseph Thibault
Jules Michelet, de son côté, exprima sa frustration en multipliant sous le Second Empire des ouvrages sur la nature ou sur les sociétés animales, moins infidèles au plan de la « cité de Dieu » qu’il appelait de ses vœux pour les humains ;
[Michelet]
François Mignet, enfin, échaudé lui aussi par l’échec de la Seconde République, se mit à dénoncer le fatalisme historique dans les éloges qu’il prononça ès qualités de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques.
[Mignet]
Pourtant l’échec de 1848 fut loin d’abolir les doctrines de la philosophie de l’histoire et — il suffit de songer à Taine ou à Renan — la seconde moitié du XIXe siècle ne fut pas moins féconde que la première en théories fondées sur l’idée du déterminisme, du progrès et de la rationalité de l’histoire. Et 1848 marque d’autant moins un coup d’arrêt pour ces mêmes théories que cette année-là, précisément, vit la naissance de la plus fameuse d’entre elles. C’est en 1848 en effet que Karl Marx [61] rédigea avec Engels le Manifeste du parti communiste. Le marxisme, qui explique tous les événements du passé à l’aide de la seule clé interprétative de la vie économique et annonce que la fin de l’histoire verra l’établissement d’une société parfaitement égalitaire, doit beaucoup, au demeurant — jusqu’au détour par la phraséologie religieuse, qui frappa Albert Camus — à certains penseurs français de l’époque romantique.

[Carte Postale, v. 1906]
Avec les marxistes, la philosophie de l’histoire avait, indéniablement, encore de beaux jours devant elle. »
Michel Brix,
Le nez de Cléopâtre, Sainte-Beuve et la philosophie de l’Histoire,
Cahors, La Louve éditions, 2007, 154 p., p. 60-61.
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