

« On n'envie point celui qui se promène si l'on peut soi-même se promener ; ce serait ridicule. Mais on porte envie à celui qui gagne le gros lot, parce que l'on ne peut ici qu'attendre, désirer, espérer, non pas vouloir. Toutefois il me semble que l'envie, dans ces cas-là, est presque sans venin, par cette idée du hasard aveugle, dont l'effet n'honore point. Pour les choses qui dépendent de la volonté, mais qui sont difficiles, comme de jouer du violon ou de savoir le latin, il me semble qu'on ne peut éprouver l'envie, dès que l'on a quelque idée des immenses travaux que suppose le moindre talent.
J'ai connu un bon helléniste, et qui portait toute la langue grecque dans sa tête ; mais aussi tous les ans il lisait toute la grécité, comme il disait, du commencement à la fin. Vais-je me plaindre de ne pas savoir ce que je n'ai pas voulu apprendre ? Au reste, sur les bancs de l'école, d'après ce que j'ai vu, on n'envie guère ; le paresseux sait bien à qui il doit s'en prendre. Quant aux aptitudes, je ne vois pas où un être, terminé comme il est par sa propre nature, prendrait appui pour désirer ce qu'il n'a pas. Qui n'aime pas jouer aux cartes n'envie pas ceux qui jouent aux cartes ; il s'étonne au contraire de voir qu'ils s'y plaisent. Qui n'est point géomètre n'envie point le géomètre ; car comment se faire une idée du plaisir du géomètre si l'on n'est point soi-même géomètre ? Qui n'est pas né musicien n'envie pas les musiciens. Au fond, nul ne désire que ce qu'il a. Ainsi l'envie serait sans corps, comme la vanité. »
(Alain, Esquisses de l’homme, 1927, 1938,
LXVIII, « De l’envie », 7 octobre 1922)
« "L'homme n'est-il pas comme le violon, grinçant ou sublime selon l'archet ? Dix ans à grincer, par une malencontreuse attaque, et soudainement sublime comme s'il n'avait jamais grincé ; d'ailleurs toujours content" »
(Alain, Esquisses de l’homme, 1927, 1938,
XXXII, « La comédie humaine », 14 décembre 1935)

« Un violoniste célèbre, aujourd'hui retiré, et qui eut, entre beaucoup de signes éminents, le privilège de donner toujours la note juste, revenait d'Italie, où il s'était donné des vacances. Aux questions d'usage, s'il se portait bien, s'il était reposé et content, je l'entendis répondre de son air tranquille : « Cela va bien, merci. Je joue faux. »
(Henri Matisse, entre 1917 et 1918)
Ce mot me rappela les sévères leçons de mon maître d'escrime, qui, dans un art non moins difficile, avait saisi aussi les derniers secrets ; mais sa science elle-même le conservait en modestie. « Si je demeure, disait-il, quelques jours seulement sans travailler, c'est comme un voile qui descend devant mes yeux, je puis ferrailler encore, et même toucher par aventure ; je devine, mais je ne vois plus. Si je reprends le travail d'âne, comme d'un enfant qui épèle, alors peu à peu le voile se lève, et je vois tout ce qui arrive de l'autre et tout ce qu'il faut faire, si vite que les épées tournent, aussi clair que je vous vois. » Les vrais artistes sont guéris de vanité, et bien vite, car un éloge non mérité irrite plutôt. Mais il faut qu'ils soient guéris aussi de l'orgueil c'est le second moment de la puissance. Quelle est la différence entre orgueil et vanité ? En ceci que le vaniteux se contente de signes menteurs, comme si on loue un auteur pour ce qu'il a copié d'un autre ; au lieu que l'orgueilleux se réjouit d'une puissance réelle, qui a donné ses preuves ou qui a fait ses oeuvres. Et l'orgueil est toujours creux en ceci qu'il croit que la puissance, une fois qu'elle est acquise, se conserve d'elle-même. Par exemple un homme est vaniteux s'il porte avec plaisir les insignes du courage sans les avoir mérités ; un homme est orgueilleux s'il s'établit dans son courage cent fois prouvé comme dans un bien, considérant toujours ses actions passées, et voulant qu'elles suffisent. Et elles suffisent aux yeux des autres, qui attendent le courage de lui comme l'eau d'une source ; mais lui, après tant d'actions, il se retrouve toujours dépouillé et nu comme au jour de sa naissance, ayant de plus, comme charge et fonction, d'être désormais au-dessus de l'homme. Or cela lui est aussi difficile qu'au premier jour, et quelquefois plus difficile, par son expérience même. Un savant aussi est comme dépouillé de sa science passée. S'il s'en habille, le voilà d'orgueil rejeté en vanité. L'infatuation d'un homme instruit, loué, célébré partout, est une des sources de la sottise sans mesure. On pourrait dire que la vanité est la punition de l'orgueil. Dès qu'il se redresse et se trouve assuré de faire mieux qu'un autre, il est aussitôt au niveau le plus bas. Tous les hommes qui ont travaillé avec suite ont ce sentiment que rien n'est jamais acquis, et que tout doit être conquis et reconquis. Un vieux sage, et qui avait droit au repos, disait, comme on traitait de choses difficiles : « Autrefois j'ai compris cela. » Les artistes, encore plus que d'autres, sont soumis à cette grande loi. Car il n'est pas vrai, et il n'est même pas vraisemblable, qu'une oeuvre faite rende plus facile l’œuvre à faire. Il faudrait donc se copier soi-même ; et il n'est point un signe de décadence qui soit plus clair que celui-là, pour l'artiste et aussi pour les autres. C'est par ce sentiment triste que le talent descend aussitôt à la manière. C'est pourquoi le moindre succès veut être vaincu par un redoublement de travail.
Beethoven, sur la fin de sa carrière, savait encore se remettre au métier, écrivant des harmonies modernes sous d'anciennes chansons ; ainsi il refit son génie, et devint capable, par cette imitation écolière, d'inventer encore. Les oeuvres faites servent alors de points de comparaison, et nous somment de les dépasser. La gloire n'est donc pas garantie ; et la gloire est une épreuve redoutable ; l'esprit n'en jouit qu'au commencement ; ensuite il en a la charge, et s'il ne la sent pas, cela est signe qu'il descend. C'est une marche forcée qu'il faut reprendre tous les matins. »
(Henri Matisse, Violoniste à la fenêtre, 1918
Centre George Pompidou)
(Alain, Esquisses de l’homme, 1927, 1938,
LXII, « Orgueil et vanité », 9 septembre 1921)
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