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  • : Aborder les domaines de la physique enseignés en Math Sup. Donner sa place à des promenades littéraires. Rêver et sourire aussi (parfois même avant tout), parce que c'est tout bonnement bon et nécessaire :-)
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Bertran de Born

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3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 15:03
Ou comment celui qui veut commprendre et appliquer un raisonnement doit souvent se méfier de son intuition et de sa vanité...

Quand la Bertha lança sur Paris ses premiers obus, par-dessus cent vingt kilomè­tres de pays, nos maîtres en artillerie commencèrent par rejeter dédaigneusement cette folle supposition qu'il existait une pièce de cette puissance, et qu'un obus sorti d'une bouche à feu pût développer une telle trajectoire. Il ne faut pas oublier que notre artilleur tirait péniblement à dix-sept kilomètres, et trouvait même cela très beau. Ce n'était pourtant pas une raison de nier avant même d'avoir examiné. Les canons de Waterloo tiraient peut-être à mille mètres. La trajectoire s'était allongée depuis, par une meilleure poudre, par la culasse mobile, par les rayures, par la ceinture du projectile mais le fait restait le même ; les quantités en étaient seulement changées. Pour celui qui considère froidement l'objet mécanique, et le rapport des conditions aux effets, un simple changement de grandeur ne doit point étonner ; d'après le raisonnement et d'après l'expérience, il doit l'attendre, et nous apercevons plutôt les limites de nos ressources que les limites de la puissance des machines. L'avion qui traversera l’Atlantique n'étonnera personne ; il ne faut qu'y mettre le prix. De même pour le monstrueux canon, il ne fallait qu'y mettre le prix. Telle devait être la réponse de l'entendement.

 

Mais admirez le mouvement de l'Infatuation. Ce n'est point la balistique avec ses lois qui est en cause ; c'est la majesté de l'artilleur. C'est la compétence qui est visée, c'est le pouvoir qui est visé. C'est cet état heureux de l'homme qui décide sans appel et qui n'écoute jamais les objections. je vois cet homme gonflé d'importance et qui, en tous ses jugements, s'affirme lui-même. C'est le médecin de Molière, et peut-être mieux encore. Car si le malade, devant Purgon, est à peu près au niveau de l'homme de troupe devant le tout-puissant colonel, Molière n'avait pas conçu une hiérarchie entre les médecins. Huit jours de prison, donc, à qui osera parler de cette impertinente pièce de canon. Voilà le premier mouvement. Ce n'est pas l'entendement qui répond, c'est la Vanité offensée. Cela n'est pas ; parce qu'il me déplairait que cela fût. Cette entrée en scène annonçait un développement comique d'ordre supérieur ; mais le trait final dépassa l'attente. Quand on eut cherché vainement des avions dans le ciel, quand on eut recueilli les morceaux du projectile, quand on en, connut la forme et quand on vit les rayures de la pièce marquées sur la ceinture, l'Importance voulut avoir le dernier mot, et l'eut en effet : « Que voulez-vous que je vous dise. Ce n'est plus de l'artillerie. » je n'ai pas encore mesuré ce mot ; il m'étonne beaucoup plus que cette trajectoire de la Bertha, et cette flèche de soixante kilomètres en l'air. On peut prévoir des effets mécaniques ; on n'arrive pas à prévoir les explosions de la vanité ; ces sottises géantes sont hors de l'humanité ; on en rit, et puis l'on s'en détourne. Il faudra pourtant les considérer avec sérieux, par la vue des conséquences, qui ne sont point risibles. Car si les maximes du pouvoir, ses jugements, ses projets se développent selon la logique de l'Importance, alors la sagesse et le bon sens, avec la justice et la paix, sont pour toujours relégués dans la fable Ésopique. Il faut comprendre par quelles causes les petits jugent bien et les grands déraisonnent. Xerxès faisant fouetter la mer est effrayant, et non ridicule. D'après ce mouvement, on juge des autres ; d'après cette belle idée, on juge des autres. Ainsi d'après cette belle idée de l'artillerie, je juge des autres. J'attends tout de l'Importance ; elle a déjà beaucoup donné. Faites la revue, en votre esprit, seulement de ces erreurs de jugement démesurées au cours de la guerre, sur la Russie, sur la Bulgarie, sur la Roumanie, sur la Grèce je ne cite pas tout. Et toujours par la même cause ce qui ne me plaît pas est faux ; ce qui me plaît et me flatte est vrai. Regardons par là, et sans rire.

Alain, "A la guerre, l'homme est oublié",
dans Le Citoyen contre les pouvoirs (1926).



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Published by Qadri Jean-Philippe - dans Science et pensée
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