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  • : PCSI : un autre regard
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  • : Aborder les domaines de la physique enseignés en Math Sup. Donner sa place à des promenades littéraires. Rêver et sourire aussi (parfois même avant tout), parce que c'est tout bonnement bon et nécessaire :-)
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Bertran de Born

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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 16:45
Halley annonça dès 1705 le retour (observé en 1759 et en 1835) de la comète qui porte son nom.
Hugo utilise la figure d'Halley et lui associe le thème du rejet injuste et inutile du Vrai, sujet de deux poèmes écrit en septembre 1874, dont La Comète :

« Il avait dit : — Tel jour cet astre reviendra. —

Quelle huée ! Ayez pour Vishnou, pour Indra,
Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte ;
Affirmez par le fer, par le feu, par l'insulte,
L'idole informe et vague au fond des bleus éthers,
Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters
Échoués dans notre âme obscure sur la grève
De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve ;
(…)
Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons
Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts ;
(…)
Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe,
C'est bien. Mais n'allez pas calculer une courbe,
Compléter le savoir par l'intuition,
Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon
Passe, astre formidable, à travers les étoiles,
N'allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles
Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi
Qu'il a dans ce chaos d'où sort la vaste loi ;
Laissez errer là-haut la torche funéraire ;
Ne questionnez point sur son itinéraire
Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu ;
Ne lui demandez pas : Où vas-tu ? D'où viens-tu ?
Ne faites pas, ainsi que l'essaim sur l'Hymète,
Rôder le chiffre en foule autour de la comète ;
Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant,
Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant,
Ne faites pas lutter l'espace avec le nombre ;
Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l'ombre ;
Ne fixez pas sur eux vos yeux ; et ce manteau
De lueur où s'abrite un sombre incognito,
Ne le soulevez pas, car votre main savante
Y trouverait la vie et non pas l'épouvante,

Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur ;
Il y tient ; le calcul l'irrite ; sa fureur
Contre quiconque chercher à l'éclairer, commence
Au point où la raison ressemble à la démence ;

 

halley1910-b

Comète de Halley (1910)

(…)
Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux
Qui, voyant les secrets d'en haut venir vers eux,
Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres
L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres,

Et, sondant l'infini, mer qui veut se voiler,
Disent à la science impassible d'aller
Voir de près
telle ou telle étoile voyageuse,
Et de ne revenir, ruisselante plongeuse,
De l'abîme qu'avec cette perle, le vrai !
(…)
En est-il un, parmi les pires, qui promette
Le retour de ce monstre éperdu, la comète ?
La comète est un monde incendié qui court,
Furieux, au delà du firmament trop court ;
Elle a la ressemblance affreuse de l'épée ;
Est-ce qu'on ne voit pas que c'est une échappée ?
Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé.
Ah ! vous ouvrez sa porte ! Ah ! vous avez sa clé !
Comme du haut d'un pont on voit l'eau fuir sous l'arche,
Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche ;
Vous distinguez de loin sa sinistre maison ;
Ah ! vous savez au juste et de quelle façon
Elle s'évade et prend la fuite dans l'abîme !
Ce qu'ignorait Jésus, ce que le Kéroubime
Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez !
Les yeux d'une lumière invisible noyés,
Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue
Dans notre gouffre d'ombre à l'immense inconnue !
Vous savez le total quand Dieu jette les dés !
Quoi ! cet astre est votre astre, et vous lui défendez
De s'attarder, d'errer dans quelque route ancienne,
Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne !
(…)
Vous connaissez les mœurs des fauves météores,
Vous datez les déclins, vous réglez les aurores,
Vous montez l'escalier des firmaments vermeils,
Vous allez et venez dans la fosse aux soleils !


halley1910-closeup

Comète de Halley (1910)

(…)
La comète est à vous ; vous êtes son pontife ;
Et vous avez lié votre fil à la griffe
De cet épouvantable oiseau mystérieux,
Et vous l'allez tirer à vous du fond des cieux !
Londre, offre ton Bedlam ! Paris, ouvre Bicêtre !

Tout cela s'écroula sur Halley. (…)

Jamais homme ici-bas ne s'était vu proscrire
Par un si formidable et sombre éclat de rire ;
Tout l'accabla, les gens légers, les sérieux,
Et les grands gestes noirs des prêtres furieux.
(…)
C'est ainsi que le rire, infâme et froid visage,
Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage.
Halley morne s'alla cacher on ne sait où.
Avait-il été sage et fut-il vraiment fou ?
On ne sait. Le certain c'est qu'il courba la tête
Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête,
Et qu'il baissa les yeux qu'il avait trop levés.
Les petits enfants nus courant sur les pavés
Le suivaient, et la foule en tumulte accourue
Riait, quand il passait le soir dans quelque rue,
Et l'on disait : C'est lui ! chacun voulant punir
L'homme qui voit de loin une étoile venir.
C'est lui ! le fou ! Les cris allaient jusqu'aux nuées ;
Et le pauvre homme errait triste sous les huées.
Il mourut.(…)

L'oubli, c'est la fin morne ; on oublia le nom,
L'homme, tout ; ce rêveur digne du cabanon,
Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage
Des astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point d'âge,
Ces soleils à travers les chiffres aperçus ;
Et la ronce se mit à pousser là-dessus.

Un nom, c'est un haillon que les hommes lacèrent,
Et cela se disperse au vent.


Trente ans passèrent.
On vivait. Que faisait la foule ? Est-ce qu'on sait ?
Et depuis bien longtemps personne ne pensait
Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe.
Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe,
À l'heure où sous le grand suaire tout se tait,
Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était
Dans l'année annoncée et prédite
, et la cime
Des monts eut un reflet étrange de l'abîme
Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur,
Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur
La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore,
Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore
Qui se mit à monter dans le haut firmament
Par degrés et sans hâte et formidablement ;

Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent
Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent ;
Et soudain, comme un spectre entre en une maison,
Apparut, par-dessus le farouche horizon,
Une flamme emplissant des millions de lieues,
Monstrueuse lueur des immensités bleues,
Splendide au fond du ciel brusquement éclairci ;
Et l'astre effrayant dit aux hommes : “Me voici !” »



Victor Hugo, « La Comète » (04/09/1874)
La Légende des siècles (2ème. Série), livre XLVI.
HalleyVanderhoff-bComète de Halley, 17 mars 1986,
au-dessus des ruines d'une cathédrale,
 au pieds du volcan Paricutin, à Michoacan  (Mexique)
(auteur :


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Published by Qadri Jean-Philippe - dans Science et pensée
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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 17:24
Alors qu'une nouvelle année commence, gardons la bonne habitude d'écouter ce qu'Alain pouvait dire sur le sujet :

Astronomiquement, il vaudrait mieux placer le commencement de l’année à l’équinoxe du printemps. C’est le moment où le soleil, remontant de jour en jour, passe par sa hauteur moyenne au-dessus de l’horizon, et décrit à peu près l’équateur dans le ciel, depuis son lever jusqu’à son coucher. Ce moment est très facile à observer avec précision parce que le soleil s’élève franchement d’un jour à l’autre. Et si vous avez dans votre jardin une sphère armillaire, dont l’axe s’incline vers la polaire, et dans laquelle un cercle de bronze incliné du midi au nord représente l’équateur, le jour de l’équinoxe sera le jour où le soleil n’éclaire par le bord intérieur de ce cercle. Au contraire, dans les solstices, le soleil se tient quelques jours comme immobile ; au solstice d’hiver, ainsi qu’on a vu ces temps-ci, il se traîne au-dessus de l’horizon méridional comme s’il ne se décidait pas à remonter ; aussi voyons-nous que Noël est un peu après le solstice, et notre premier janvier encore une semaine plus tard, quand il est clair que le soleil remonte. Cette aurore de l’année est moins nettement marquée que l’aurore du jour.


sphere-armillaireSphère Armillaire


Les peuples devaient néanmoins préférer le premier janvier du solstice d’hiver à l’équinoxe du printemps, qui est comme le premier janvier des astronomes. Car c’est au solstice d’hiver que réellement nous sommes invités par le soleil à recommencer une nouvelle suite de travaux. Janvier, c’est le retour de la lumière et l’annonce du printemps. Les jours ont une clarté matinale ; les arbres dénudés font des ombres nettes. Ce n’est plus le temps de regretter les ombrages en regardant tomber les feuilles de l’an passé. Chaque jour est meilleur que le jour qui précède ; c’est le temps d’espérer.

Comme janvier est un commencement, au rebours décembre est réellement une fin et un soir. Les débris de l’année couvrent la terre ; la pensée revient sur ce qui fut fait ; c’est le temps du recueillement et du souvenir. Aussi voyons-nous que la fête des morts s’est posée par là, au commencement des journées crépusculaires. Au soir, la pensée revient sur les travaux du jour ; la fatigue, sensible dans tous les membres, témoigne de tous les mouvements que l’on a faits, et en quelque façon les conserve.


snoopy

Au contraire le sommeil, en nous reposant et nettoyant, nous rend oublieux et neufs ; cette jeunesse est celle de l’aurore. De même l’année qui finit, par ses feuillages fanés, réveille les pensées estivales ; le passé est écrit partout. En ces temps est née la formule homérique : « Les générations des hommes sont comme les feuilles des arbres. » L’automne est pensif. L’hiver est piquant, actif, et jeune comme le matin ; c’est la première des saisons et non la dernière ; sur quoi l’imagination se laisse tromper, et le corps ferait marmotte au coin du feu. Mais la pensée en vigie nous réveille avant le jour, par les souhaits et les fanfares.

Alain, "Le premier janvier",
dans Les Vigiles de l'Esprit (1942, p. 70-71)
= Propos 303, dans Propos, t. II, p. 454-455.



Une nouvelle année commence,
à tous, je souhaite persévérance et courage,
un coeur rempli de joie et la pensée en vigie
:-))


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Published by Qadri Jean-Philippe - dans Science et pensée
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3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 15:03
Ou comment celui qui veut commprendre et appliquer un raisonnement doit souvent se méfier de son intuition et de sa vanité...

Quand la Bertha lança sur Paris ses premiers obus, par-dessus cent vingt kilomè­tres de pays, nos maîtres en artillerie commencèrent par rejeter dédaigneusement cette folle supposition qu'il existait une pièce de cette puissance, et qu'un obus sorti d'une bouche à feu pût développer une telle trajectoire. Il ne faut pas oublier que notre artilleur tirait péniblement à dix-sept kilomètres, et trouvait même cela très beau. Ce n'était pourtant pas une raison de nier avant même d'avoir examiné. Les canons de Waterloo tiraient peut-être à mille mètres. La trajectoire s'était allongée depuis, par une meilleure poudre, par la culasse mobile, par les rayures, par la ceinture du projectile mais le fait restait le même ; les quantités en étaient seulement changées. Pour celui qui considère froidement l'objet mécanique, et le rapport des conditions aux effets, un simple changement de grandeur ne doit point étonner ; d'après le raisonnement et d'après l'expérience, il doit l'attendre, et nous apercevons plutôt les limites de nos ressources que les limites de la puissance des machines. L'avion qui traversera l’Atlantique n'étonnera personne ; il ne faut qu'y mettre le prix. De même pour le monstrueux canon, il ne fallait qu'y mettre le prix. Telle devait être la réponse de l'entendement.

 

Mais admirez le mouvement de l'Infatuation. Ce n'est point la balistique avec ses lois qui est en cause ; c'est la majesté de l'artilleur. C'est la compétence qui est visée, c'est le pouvoir qui est visé. C'est cet état heureux de l'homme qui décide sans appel et qui n'écoute jamais les objections. je vois cet homme gonflé d'importance et qui, en tous ses jugements, s'affirme lui-même. C'est le médecin de Molière, et peut-être mieux encore. Car si le malade, devant Purgon, est à peu près au niveau de l'homme de troupe devant le tout-puissant colonel, Molière n'avait pas conçu une hiérarchie entre les médecins. Huit jours de prison, donc, à qui osera parler de cette impertinente pièce de canon. Voilà le premier mouvement. Ce n'est pas l'entendement qui répond, c'est la Vanité offensée. Cela n'est pas ; parce qu'il me déplairait que cela fût. Cette entrée en scène annonçait un développement comique d'ordre supérieur ; mais le trait final dépassa l'attente. Quand on eut cherché vainement des avions dans le ciel, quand on eut recueilli les morceaux du projectile, quand on en, connut la forme et quand on vit les rayures de la pièce marquées sur la ceinture, l'Importance voulut avoir le dernier mot, et l'eut en effet : « Que voulez-vous que je vous dise. Ce n'est plus de l'artillerie. » je n'ai pas encore mesuré ce mot ; il m'étonne beaucoup plus que cette trajectoire de la Bertha, et cette flèche de soixante kilomètres en l'air. On peut prévoir des effets mécaniques ; on n'arrive pas à prévoir les explosions de la vanité ; ces sottises géantes sont hors de l'humanité ; on en rit, et puis l'on s'en détourne. Il faudra pourtant les considérer avec sérieux, par la vue des conséquences, qui ne sont point risibles. Car si les maximes du pouvoir, ses jugements, ses projets se développent selon la logique de l'Importance, alors la sagesse et le bon sens, avec la justice et la paix, sont pour toujours relégués dans la fable Ésopique. Il faut comprendre par quelles causes les petits jugent bien et les grands déraisonnent. Xerxès faisant fouetter la mer est effrayant, et non ridicule. D'après ce mouvement, on juge des autres ; d'après cette belle idée, on juge des autres. Ainsi d'après cette belle idée de l'artillerie, je juge des autres. J'attends tout de l'Importance ; elle a déjà beaucoup donné. Faites la revue, en votre esprit, seulement de ces erreurs de jugement démesurées au cours de la guerre, sur la Russie, sur la Bulgarie, sur la Roumanie, sur la Grèce je ne cite pas tout. Et toujours par la même cause ce qui ne me plaît pas est faux ; ce qui me plaît et me flatte est vrai. Regardons par là, et sans rire.

Alain, "A la guerre, l'homme est oublié",
dans Le Citoyen contre les pouvoirs (1926).



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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 14:16
Ou comment la compréhension du théorème de l'énergie cinétique annonçait la crise énergétique actuelle...

La vitesse n'est pas un produit, mais bien plutôt une dépense ; ou, en d'autres termes, la vitesse coûte plus qu'elle ne rapporte. Chacun a remarqué la lenteur des maçons, et aussi de leurs machines ; une grosse pierre qui monte fait à peu près un mètre à la minute, comme au temps des Pyramides. La sagesse des entrepreneurs semble avoir compris, au moins par les effets, qu'à vouloir gagner du temps on perd de l'argent. Toutefois, ce principe sonne mal aux oreilles. On comprend que le directeur d'un grand port ait d'autres idées, quand il voit les navires serrés comme des harengs, perdant alors leur temps, et arrêtant le mouvement du commerce. C'est pourquoi il méprise la méthode, du maçon, et invente quelque appareil élévatoire qui multiplie la vitesse au lieu de la diviser. C'est ainsi qu'on invente un vigoureux piston qui actionne un moufle monté à l'envers ; et au bout d'un fil d'acier on voit voltiger les tonneaux, les ballots, les pierres. Ainsi un navire est déchargé trois fois plus vite que par le système des Pharaons ; les quais sont promptement dégagés ; les navires gagnent un jour ou deux sur le temps du voyage. Par le même raisonnement, on se moque des voiliers, qui font de grands détours pour chercher les vents et les courants. Non seulement on marche à la vapeur, mais on travaille à haute pression, on chauffe au mazout, on gagne du temps. Toujours d'après la même idée, on aplanit les voies ferrées, on adoucit les courbes ; on gagne encore sur la mise en vitesse en remplaçant l'ancienne locomotive par une énorme machine fixe, qui, par des fils électriques, merveilleuses courroies, tire cent trains à la fois. Le charbon remonte de la mine à la même allure, par des engins du même genre. Ainsi tout voltige, et le trafic ronfle et tourbillonne. L'avion commence à mépriser toutes ces bêtes rampantes ; dix fois plus vite il emporte des robes, des fleurs, et le commerçant lui-même. Temps gagné.
Je dis: argent perdu. je vois bien les rivalités, et ce que chacun gagne à arriver le premier, s'il le peut, pour négocier, pour offrir avant les autres le produit impatiem-ment attendu. D'où résultent des profits, c'est évident. Je veux appeler valeurs de guerre ces richesses que l'on conquiert sur le voisin par la vitesse même ; et aussi tous les équipements qui permettent de vaincre en gagnant sur le transport un jour ou une heure. Au fond, c'est la guerre proprement dite qui mène le jeu. L'avion ne paierait pas si la guerre n'avait pas besoin d'avions. Mais toute méthode qui cherche à vaincre par la vitesse est réellement une méthode de guerre. Le vainqueur ne compte pas les dégâts ; il espère bien s'enrichir sur des ruines. On commence à connaître la grande déception, celle qui est militaire. On pense moins à cette déception diffuse, qui vient de chercher la vitesse en presque tous les travaux ; toutefois, on commence à la sentir. Le crédit, l'escompte, la monnaie sont des signes terrifiants, et, à ce que je crois, indéchiffrables.
La vitesse n'est pas indéchiffrable. Quand vous déchargez des navires trois fois plus vite, vous avez trois fois plus de produits dans le même temps ; mais vous dépensez pour le moins neuf fois plus de travail ; et encore ce rapport, d'après lequel le travail dépensé s'accroît comme le carré de la vitesse, est théorique, c'est-à-dire bien au-dessous de ce qu'on doit attendre d'après la violence des chocs, des frottements, du freinage, qui usent et disloquent nos mécaniques. Raisonnons sur des vues théoriques que personne ne peut contester ; et, réduisant tout en journées de travail, disons que triple vitesse suppose neuf journées de travail pour une. Et heureusement nous exploitons, par nos machines, des choses comme charbon et pétrole qui ajoutent leur énergie accumulée au travail humain. Si nos machines couraient seulement à force de bras, il y a longtemps que nous serions ruinés. Mais toujours doit-on dire que cette énergie naturelle qui nous est donnée dans le charbon et le pétrole, nous la gaspillons à chercher la vitesse et encore la vitesse. Et comme il n'est point de vent, ni de torrent, ni de houille, qui travaille pour nous sans construction, extraction, surveillance, nous arriverons inévitablement à un moment où la vitesse ne paiera plus, en résultats, le travail humain qu'elle suppose. A ce moment-là, toute l'humanité se ruinera en travaillant, comme font déjà les avions, les paquebots et les trains rapides. Alors on verra s'écrouler les entreprises les plus admirables, et le très sage paysan, l'homme du treuil à main, et le tranquille maçon en recevront les débris sur la tête. N'est-ce pas commencé ?
Alain, 13 mai 1932,
Propos, t. I, La Pléiade, pp. 1081-1083.



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