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  • : PCSI : un autre regard
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  • : Aborder les domaines de la physique enseignés en Math Sup. Donner sa place à des promenades littéraires. Rêver et sourire aussi (parfois même avant tout), parce que c'est tout bonnement bon et nécessaire :-)
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Bertran de Born

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6 janvier 2007 6 06 /01 /janvier /2007 09:27
Vous avez certainement souri à la lecture des propos de Malebranche sur les chimistes, physiciens et autres personnes qui "emploient leur temps à faire des expériences" :
« Il semble à propos de dire ici quelque chose des chimistes, et généralement de tous ceux qui emploient leur temps à faire des expériences. Ce sont des gens qui cherchent la vérité : on suit ordinairement leurs opinions sans les examiner. Ainsi les erreurs sont d’autant plus dangereuses, qu’ils les communiquent aux autres avec plus de facilité.
       Il vaut mieux sans doute étudier la nature que les livres ; les expériences visibles et sensibles prouvent certainement beaucoup plus que les raisonnements des hommes ; et on ne peut trouver à redire que ceux qui sont engagés par leur condition à l’étude de la physique, tâchent de s’y rendre habiles par des expériences continuelles, pourvu qu’ils s’appliquent encore davantage aux sciences qui leur sont encore plus nécessaires. On ne blâme donc point la philosophie expérimentale, ni ceux qui la cultivent, mais seulement leurs défauts.
      Le premier est, que pour l’ordinaire ce n’est point la lumière de la raison qui les conduit dans l’ordre de leurs expériences, ce n’est que le hasard : ce qui fait qu’ils n’en deviennent guère ni plus éclairés, ni plus savants, après y avoir employé beaucoup de temps et de bien.
[76]
      Le second est, qu’ils s’arrêtent plutôt à des expériences curieuses et extraordinaires, qu’à celles qui sont les plus communes. Cependant, il est visible, que les plus communes étant les plus simples, il faut s’y arrêter d’abord avant que de s’appliquer à celles qui sont plus composées, et qui dépendent d’un plus grand nombre de causes.
Le troisième est qu’ils cherchent avec ardeur et avec assez de soin, les expériences qui apportent du profit, et qu’ils négligent celles qui ne servent qu’à éclairer l’esprit.
      Le quatrième est, qu’ils ne remarquent pas avec assez d’exactitude toutes les circonstances particulières, comme du temps, du lieu, de la qualité des drogues dont ils se servent [cf. conditions expérimentales, conditions initiales, conditions aux limites...] ; quoique la moindre de ces circonstances soit quelquefois capable d’empêcher l’effet qu’on espère. (...). C’est pourquoi il faut user d’une très grande circonspection dans les expériences ; et ne descendre point aux composées, que lorsque on a bien connu la raison des plus simples et des plus ordinaires.
      Le cinquième est, que d’une seule expérience ils en tirent trop de conséquences. Il faut au contraire presque [77] toujours plusieurs expériences pour bien conclure une seule chose ; quoiqu’une seule expérience puisse aider à tirer plusieurs conclusions.
       Enfin la plupart des physiciens et des chimistes ne considèrent que les effets particuliers de la nature : ils ne remontent jamais aux premières notions des choses qui composent les corps. Cependant il est indubitable, qu’on ne peut connaître clairement et distinctement les choses particulières de la physique, si on ne possède bien ce qu’il y a de plus général, et si on ne s’élève même jusqu’au métaphysique.
      Enfin, ils manquent souvent de courage et de constance, ils se lassent à cause de la fatigue et de la dépense. Il y a encore beaucoup d’autres défauts dans les personnes dont nous venons de parler, mais on ne prétend pas tout dire.
»
Malebranche, De la Recherche de la vérité, Livre II, partie II, chap. 8, §IV, p. 75-77.
 
Il faut toutefois se garder de reporter sur ces mots (chimistes, physiciens) un regard anachronique (ce même regard qui a fait naître le sourire à la lecture des propos de Malebranche), et réciproquement de considérer que ce qu'on appelle aujourd'hui la physique et la chimie s'identifient, dans l'esprit qui les anime, aux sciences expérimentales du temps de Malebranche.
Car ce que Malebranche critique n'est pas la science en train de naître (cf. sa référence à Galilée [1564-1642] qu'il classe parmi les nouveaux philosophes, cf. RVII, II.3, §II, p. 30) mais bien la démarche empirique qui ne se soucie ni de méthode ni de la recherche des principes et des lois qui régissent les phénomènes naturels.
Un petit texte de Bachelard va nous aider à comprendre quelle pouvait être la démarche (pré)scientifique encore en vogue au XVIII siècle (après Malebranche donc) tout en soulignant la modernité de la pensée de Malebranche :
« En essayant de revivre la psychologie des observateurs amusés, nous allons voir s'installer une ère de facilité qui enlèvera à la pensée scientifique le sens du problème, donc le nerf du progrès. (...) dans la [seule] science de l'électricité [on constate] combien furent tardives et exceptionnelles les tentatives de géométrisation dans les doctrines de l'électricité statique puisqu'il faut attendre la science ennuyeuse de Coulomb pour trouver les premières lois scientifiques de l'électricité. En d'autres termes, en lisant les nombreux livres consacrés à la science électrique au XVIIIe siècle, le lecteur moderne se rendra compte, selon nous, de la difficulté qu'on a eue à abandonner le pittoresque de l'observation première, à décolorer le phénomène électrique, à débarrasser l'expérience de ses traits parasites, de ses aspects irréguliers. Il apparaîtra alors nettement que la première emprise empirique ne donne même pas le juste dessin des phénomènes, même pas une description bien ordonnée, bien hiérarchique des phénomènes.
Le mystère de l'électricité une fois agréé (...) l'électricité donnait lieu à une "science" facile (...), éloignée des calculs et des théorèmes qui, depuis les Huygens, les Newton, envahissaient peu à peu la mécanique, l'optique, l'astronomie [cf. ci-dessus la 7eme et dernière critique de Malebranche]. Priestley écrit encore dans un livre traduit en 1771, "Les expériences électriques sont les plus claires et les plus agréables de toutes celles qu'offre la Physique." Ainsi ces doctrines primitives, qui touchaient des phénomènes si complexes, se présentaient comme des doctrines faciles, condition indispensables pour qu'elles soient amusantes, pour qu'elles intéressent un public mondain. Ou encore, pour parler en philosophe [post-Malebranchiste!], ces doctrines se présentaient [30] avec la marque d'un empirisme évident et foncier. Il est si doux à la paresse intellectuelle d'être cantonnée dans l'empirisme, d'appeler un fait un fait et d'interdire la recherche d'une loi! [cf. 6e critique]
(...) combien l'empirisme de la première Electricité est séduisant ! C'est un empirisme non seulement évident, c'est un empirisme coloré. Il n'y a pas à le comprendre, il faut seulement le voir. Pour les phénomènes électriques, le livre du Monde est un livre d'images [cf. Malebranche :
Il vaut mieux sans doute étudier la nature que les livres ; les expériences visibles et sensibles...]. (...) A entendre Priestley, le hasard à tout fait. Pour lui, chance prime raison [cf. 4e critique]. Soyons donc tout au spectacle. Ne nous occupons pas du Physicien qui n'est qu'un metteur en scène. Il n'en va plus de même de nos jours où l'astuce de l'expérimentateur, le trait de génie du théoricien soulèvent l'admiration. Et pour bien montrer que l'origine du phénomène provoqué est humaine, c'est le nom de l'expérimentateur qui est attaché -- sans doute pour l'éternité -- à l'effet qu'il a construit. C'est le cas pour l'effet Zeeman, l'effet Stark, l'effet Raman, l'effet Compton (...).
La pensée préscientifique ne s'acharne pas à l'étude d'un phénomène bien circonscrit [cf. 2e critique] (...) [31] [et] veut toujours que le produit naturel soit plus riche que le produit factice.
»
Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifique,
Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1996, p. 29-31

 

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